Salésiens de Don Bosco - Afrique Tropicale Equatoriale

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SDB ATE 2005-2006

La primauté de Dieu

Dans son allocution de clôture du chapitre général, notre Recteur Majeur, Don Chavez a souligné les urgences pour notre temps, pour notre congrégation. L’une des urgences et la première citée, c’est la rénovation spirituelle de chaque salésien, c'est-à-dire, faire l’expérience et parler de Dieu. Bref, « la primauté de Dieu. » Chose bizarre comme si les salésiens ne parlaient pas de Dieu, mais cette remarque de notre Recteur Majeur n’est pas sans pertinence. Dans cette allocution le Recteur Majeur disait : La force de la vie religieuse a ses racines dans son caractère prophétique vis-à-vis de la culture, subversif par rapport à l’embourgeoisement, opposé au progrès illimité mais sans transcendance. Le problème est celui de l’identité et de l’identification ; ce qui nous caractérise et nous manifeste est une forte expérience de Dieu qui change profondément notre vie, et une communauté où l’on commence à vivre dans une nouveauté de vie… et le Recteur Majeur enchérissait : La rénovation spirituelle comporte le retour au fondement de notre vocation : Dieu et son Royaume. Dieu doit être notre première « occupation ». C’est lui qui nous envoie et nous confie les jeunes, pour les aider à mûrir jusqu'à rejoindre la stature du Christ, l’Homme parfait…

Dans l'appel à la conversion (Mc 1, 15) est implicite - c'est même sa condition fondamentale - l'annonce du Dieu vivant. Le théocentrisme est fondamental dans le message de Jésus, et il doit être aussi au coeur de notre travail pastoral. La parole clef de l'annonce de Jésus est : le Royaume de Dieu. Or le Royaume de Dieu n'est pas une chose, une structure sociale ou politique, une utopie. Le Royaume de Dieu est Dieu. Le Royaume de Dieu signifie : Dieu existe. Dieu vit. Dieu est présent et agit dans le monde, dans notre vie - dans ma vie. Dieu n'est pas une lointaine « cause ultime », Dieu n'est pas le « grand architecte » du déisme, qui a monté la machine du monde et qui se trouverait maintenant en dehors - bien au contraire : Dieu est la réalité la plus présente et décisive dans chaque acte de ma vie, à chaque moment de l'histoire.

Nous nous permettons dans ce court propos de faire un détour ou une incursion par l’histoire pour en ressortir l’urgence de parler de Dieu dans notre temps. En Allemagne, avant le Concile Vatican II, au sein de la conférence épiscopale, pendant les travaux préparatoires, on discutait sur le thème à choisir au Concile. On sait très bien que le Concile Vatican I interrompu prématurément à cause de la guerre n’avait pas pu mener à son terme sa synthèse ecclésiologique. Toute l’Église était donc d’avis que le thème du Concile Vatican II devait être l’Église. Il prévalait donc un large consensus sur le fait que l’Église devait être le thème du Concile Vatican II. Mais pendant le débat sur le thème à proposer au Concile Vatican II, le vieil évêque Buchberger de Regensburg demanda la parole et dit : chers frères, au Concile, vous devez avant tout parler de Dieu. C’est le thème le plus important. Les évêques allemands demeurèrent interdits ; ils ne pouvaient se soustraire à la gravité de cette parole. Naturellement, ils ne pouvaient se décider à proposer simplement le thème de Dieu. Mais une inquiétude intérieure est pourtant restée, aux évêques qui se demandaient continuellement comment on pourrait satisfaire ce besoin impérieux de parler de Dieu…

Il y a un autre fait. Au moment de quitter, en 1993, sa chaire de théologie de Münster, le théologien allemand J. B. Metz prononça un discours et lança un appel pathétique en ces termes : la crise qui a frappé le christianisme, particulièrement en Occident, n’est plus en tout premier lieu, ou au moins exclusivement, une crise ecclésiale… la crise est plus profonde ; elle n’a pas en effet ses racines seulement dans la situation de l’Église elle-même : la crise est devenue une crise de Dieu. Dans ce discours, J.B. Metz a dit des choses inattendues de sa part. Metz, dans le passé, nous avait appris l'anthropocentrisme - le véritable avènement du christianisme aurait été le tournant anthropologique, la sécularisation, la découverte de la sécularité du monde. Puis il nous a appris la théologie politique - le caractère politique de la foi ; puis encore la « mémoire dangereuse et subversive de la passion du Christ » ; et enfin la théologie narrative. Après ce cheminement long et ardu, il nous dit aujourd'hui : le vrai problème de notre temps est la « Crise de Dieu », l'absence de Dieu camouflée par une religiosité vide. La théologie doit redevenir réellement « theologia », un discours sur Dieu et avec Dieu. Metz a raison : « l'unum necessarium » pour l'homme est Dieu. Tout change, selon le fait que Dieu existe ou qu'il n'existe pas. Mais hélas! - même nous, les chrétiens, nous vivons souvent comme si Dieu n'existait pas. Nous vivons selon le slogan : Dieu n'existe pas, et s'il existe, il n'a rien à voir. C'est pourquoi l'évangélisation doit avant tout parler du Mystère de Dieu. De ce mystère, Jésus Christ représente, au cœur de l’histoire et en figure humaine la révélation. Il revient à l’Église d’en porter incessamment l’annonce et d’en célébrer, toujours et partout la grâce.

Le Concile Vatican II a clairement voulu inscrire et subordonner, dit le Cardinal Joseph Ratzinger, le discours sur l’Église au discours sur Dieu : il a voulu proposer une ecclésiologie au sens proprement « théo-logique », mais la réception du Concile a jusqu’ici négligé cette caractéristique qualificative en faveur des seules affirmations ecclésiologiques particulières ; elle s’est jetée sur des paroles particulières qu’il était facile de rappeler et, ainsi, elle est restée en deçà des grandes perspectives des Pères conciliaires. Et pourtant, le premier texte paru du Concile Vatican II est la Constitution sur la Sainte Liturgie. Le fait qu’elle était située en premier lieu a eu, au début, des motifs pragmatiques. Mais, rétrospectivement, on doit dire que, dans l’architectonique du Concile et dans l’esprit des Pères conciliaires, cela a un sens précis : au commencement, il y a « l’adoration ». Et donc Dieu. Ce commencement répond à la parole de la Règle bénédictine : « Operi Dei nihil praeponatur : ne rien préférer à l’œuvre de Dieu ». La Constitution sur l’Église, qui suit comme seconde Constitution du Concile, devrait alors être vue comme intimement liée à la Constitution sur la Liturgie. L’Église se laisse conduire par la prière, par la mission de glorifier Dieu. Par sa nature même, l’Ecclésiologie a quelque chose à voir avec la Liturgie. Alors, il est donc logique que la troisième Constitution traite de la Parole de Dieu, qui convoque l’Église et la renouvelle en tout temps. La quatrième Constitution, sur l’Église dans le monde de ce temps, montre comment la glorification de Dieu se présente dans la vie active, comment la lumière reçue de Dieu est portée dans le monde et montre que c’est seulement ainsi que le monde devient totalement glorification de Dieu. Certainement, dans l’histoire de l’après-Concile, la Constitution sur la Liturgie ne fut pas comprise à partir de ce primat fondamental de « l’adoration », mais plutôt comme un livre de recettes sur ce que nous pouvons faire avec la liturgie, pour la présenter de manière toujours plus attrayante et plus communicative, en impliquant activement toujours plus de gens. Et pourtant, en réalité, la liturgie est faite pour Dieu et non seulement pour nous-mêmes. La liturgie, particulièrement la liturgie eucharistique, pour certains cas, ne relèvent guère du sacré. On ne peut nier qu’il y a aujourd’hui perte du sens du sacré, une banalisation et une utilisation de la liturgie plus souvent pour célébrer la vie des hommes que pour glorifier Dieu…

La congrégation des salésiens, née par l’initiative de Dieu… suscitée par l’Esprit Saint pour contribuer au salut de la jeunesse (Const. Art. 1) n’existe pas pour elle-même, mais doit être l’instrument de Dieu pour unir à lui les jeunes, pour préparer le moment où « Dieu sera tout en tous » (1 Co 15, 28). On doit garder à l’esprit que la congrégation n’est pas un but en soi, mais qu’elle est là pour que Dieu soit vu et connu par les jeunes. Ceci dit bien ce que nous salésiens nous avons à faire. La première urgence est aux yeux du Recteur Majeur l’expérience de Dieu et une annonce radicalement approfondie de Dieu ; ce mot « Dieu », ce dernier mot précédant le silence qui s’achève en adoration face au mystère ineffable. Il est temps de penser à Dieu. Nous pouvons donc tout gagner si nous sommes capables de rendre plus familier le mot « Dieu » aux jeunes, et que nous pouvons tout perdre rapidement si nous ne relevons pas ce défi. Il s’agit de l’unique nécessaire dont parle Jésus dans l’entretien avec Marthe et Marie. Au cœur de la vie de Don Bosco et de son œuvre pastorale, l’irradiant tout entière, comme le soleil irradie notre monde, il y a un sens très vif du mystère de Dieu, c'est-à-dire de la transcendance et de la proximité de Dieu. Dieu est donc cette présence sur qui nous sommes en prise dès l’éveil de l’esprit et qui donne sens et consistance à toute notre vie. Donnée fondamentale qui attend notre activité, bien loin d’en dériver, et devant laquelle il n’y a place que pour le respect et l’adoration : le nom de Dieu ne s’exprime que dans le silence du cœur, quand il est ravi d’amour devant l’abîme de l’insondable du mystère, « le mystère sans nom, le mystère sacré » dira le théologien allemand Karl Rahner.

Pas de croissance vitale sans racines vivantes. Le cœur vivant de la congrégation nous donnera la force d’aller aussi loin que possible, tout comme les arbres dont les branches s’étendent et qui se déploient à la conquête du ciel en tous sens que si nous nous enracinons profondément dans le sol. Voilà à quoi le Recteur Majeur nous invite et attire notre attention car le drame de beaucoup d’hommes, de femmes et de jeunes, et même des salésiens, en notre temps est de vivre « dans une situation d’absence de Dieu. » Face à un tel danger, face à l’apothéose de l’absence de Dieu et la banalité qui voudrait ramener le monde au-dessous du niveau qui est celui de la création de Dieu, le Recteur Majeur s’adresse aux salésiens en disant : oui, au mystère de Dieu. Le Recteur Majeur s’insurge contre la misère et la platitude d’un monde sans transcendance où Dieu se trouve exilé. « Misère de l’homme sans Dieu », pourrait-on dire avec Pascal Blaise. Il y a trois ans, j’ai participé à une conférence du Cardinal Joseph Ratzinger à Notre Dame de Paris, dans la perspective de l’entrée au nouveau millénaire. Le Cardinal affirmait sans ambages et sans sourciller devant un public médusé : Là où Dieu n’est pas, c’est là que l’enfer surgit, et l’enfer persiste simplement par l’absence de Dieu. Même Nietzsche a eu raison de souligner que lorsque la nouvelle de la mort de Dieu sera partout connue, que sa lumière sera définitivement éteinte, ce moment-là ne pourra qu’être effroyable. Certes, Dieu reste toujours un mystère incompréhensible. Lui seul remplit notre désir et notre inquiétude plus que nous pouvons le penser et en rêver. C’est seulement si nous nous ouvrons à lui sans aucune réserve et en croyant résolument que nous découvrons sa richesse. C’est pourquoi Élihou déjà, dans le livre de Job, prononce une parole sage lorsqu’il dit : « Dieu est plus grand que l’homme » (Jb 33, 12). Des hommes qui ont dû vivre dans un monde athée, dans lequel on ne cessait d’annoncer la mort de Dieu, en ont fait l’expérience particulièrement vive. Dans une telle situation, le discours sur Dieu, dans l’intérêt de l’homme, devient une tâche urgente, voire la tâche pour la théologie, pour la pastorale. Même si les hommes, au cours de l’histoire, ont parlé très différemment de Dieu et à Dieu comme le constate amèrement le philosophe Juif de la religion M. Buber : « Dieu est le plus chargé de tous les mots humains. Aucun n’a été à ce point souillé, maltraité… Des générations d’hommes ont transféré sur mot le poids écrasant de leur vie lourde d’angoisse ; il gît dans la poussière et porte leur fardeau à tous. Les hommes ont déchiré ce mot dans leurs guerres de religion ; ils ont tué à cause de lui et sont morts pour lui ; il reste marqué de leur empreinte à tous et du sang qu’ils ont versé en l’invoquant… Il dessinent des figures grotesques et les donnent pour des représentations de Dieu ; ils s’entretuent et disent que c’est au nom de Dieu. Où trouverais-je un mot pareil à lui pour désigner le Très-Haut ? Nous devons respecter ceux qui le condamnent parce qu’ils s’insurgent contre l’injustice et le scandale de ceux qui se réclament si volontiers de l’autorité de Dieu ; mais nous ne pouvons pas l’abandonner… Nous ne pouvons pas purifier le nom de Dieu et nous ne pouvons pas le restaurer dans son intégralité ; mais nous pouvons le relever tel qu’il est, maculé et déchiré et le dresser sur une heure de grande inquiétude ». Mais le nom de Dieu est aussi, à vrai dire profondément enraciné dans l’histoire de l’espérance et de la souffrance de l’humanité. Tout au long de cette histoire, on rencontre ce nom, lumineux et obscurci, vénéré et renié, détourné de son sens, souillé et pourtant jamais oublié… Bref, le mot Dieu existe, il nous est donné et le monde l’emploie : même l’athée en a besoin pour dire qu’il n’y a pas de Dieu. Un tel mot a-t-il un avenir ? Si par hypothèse il venait à disparaître sans laisser de trace, l’homme aurait oublié son propre fondement et aurait oublié qu’il a oublié nous dit Karl Rahner. L’humanité pourrait alors peut-être continuer son existence, elle serait devenue une société de termites. En, fait elle serait morte de mort collective. Mais le mot Dieu demeure, ce mot originaire dont nous ne pouvons nous défaire, un mot qui met même en question notre langage. Le mot Dieu n’est pas notre création : c’est plutôt lui qui nous crée et fait de nous des hommes.

La métaphore heideggérienne de la « nuit du monde », chère à bien des égards à la pensée romantique, exprime en images la situation de notre temps : condition du temps de l’indigence où nous nous trouvons, cette nuit n’est pas la nuit de l’absence de Dieu, mais, celle, plus dramatique, de l’incapacité à souffrir de cette absence. Ce n’est pas l’absence de Dieu qui constitue la crise du temps que nous vivons, mais le fait de n’avoir nulle nostalgie de Dieu. C’est donc l’absence de partie, la perte de s’interroger sur l’horizon dernier. Dans cette nuit du monde, se poser la question de Dieu reste le seul chemin pour s’ouvrir à la recherche de la patrie perdue… C’est pourquoi, « l’audace seule permettra de restaurer le nom de Dieu ». À propos de l’époque que nous vivons, nous parlons de « bouleversement cosmique », de « l’époque des guerres », de la « crise d’une époque », de « l’âge de la terreur » ; toutes ces expressions traduisent le sentiment que nous avons de nous trouver au sein d’une vaste crise et d’une mutation du monde. La foi en Dieu a également été entraînée dans cette crise et dans cette mutation. Le problème de Dieu est la face intérieure de notre temps si riche en catastrophes extérieures, en bouleversements et en découvertes, il est vraiment le fond de la transformation du monde dans lequel nous sommes plongés. Le problème de Dieu est aujourd’hui pour nous chrétiens le plus problème le plus important.

Abordant le seuil du troisième millénaire, notre tâche, à nous salésiens, s’en trouve éclairée, une tâche simple et immense : il s’agit de témoigner de Dieu, d’ouvrir les fenêtres verrouillées et voilées pour que sa lumière puisse briller parmi nous. Et si on inversait les choses : là où Dieu est, c’est le ciel ; là la vie, même au prix des misères de notre existence, devient claire. Dans ces conditions, la grandeur de l’œuvre de Don Bosco aujourd’hui est précisément d’avoir à inviter sans cesse à une attitude de témoignage, et d’avoir toujours, aussi, à en rendre compte. Les salésiens seront crédibles s’ils savent se concentrer sur ce qui fait le cœur de la foi : « Jésus-Christ et le mystère de Dieu qui, en lui se révèle Sauveur des hommes. » Ainsi, nous revenons à notre point de départ : « Dieu ». Lorsque nous considérons bien le message chrétien, nous ne parlons pas de beaucoup de choses. Le message chrétien est en réalité très simple. Nous parlons de Dieu de Jésus et de l'homme, et ce faisant, nous disons tout.
« Ad majorem Dei gloriam »

Grégoire Marie KIFUAYI, sdb