Rencontre MSJ (ATE/AEC) – Ebolowa 16-23 Juillet 2007
Homélie de Mgr Jean MBARGA, évêque du diocèse d'Ebolowa-Kribi

 
 

Cher père provincial, chers confrères dans le sacerdoce, chers jeunes, loué soit Jésus-Christ!

Je voudrais d'abord m'excuser parce que j'avais une folle envie de venir prendre part activement à votre rencontre qui s'est tenue cette semaine ici, mais les empêchements que j'ai eus sur le chemin d'Abidjan ne m'ont pas permis de le faire. J'étais d'autant plus intéressé à vous rencontrer que les organisateurs m'ont offert un espace pour échanger avec vous sur le sujet que vous avez traité et qui m'intéresse au plus haut point. Je vous remercie de m'avoir invité cependant, et nous allons donc avec le peu de temps qu'une messe peut nous offrir, faire une méditation qui touche à la fois la question abordée, ma contribution à moi, et aussi la Parole de Dieu qui nous a été proposée aujourd'hui.

La première idée consiste à dire ceci: le pape Jean Paul II, de vénérée mémoire, a voulu que la civilisation moderne, dont les chrétiens font partie, s'attèle et travaille à faire la promotion de la culture de la vie. Par conséquent le thème qui a été le vôtre n'est pas une réflexion parmi tant d'autres. Elle est essentiellement l'axe fondamental que nous essayons de suivre, à savoir - un peu particulièrement en Afrique et dans le monde d'ailleurs - remettre en place une vraie culture de la vie dans les familles et dans les sociétés. C'est un thème qui rassemble toute l'humanité, parce que dès que vous parlez de la vie, pour parlez un langage humain et qui concerne tout le monde; et les chrétiens veulent être au coeur de cette humanité le sel qui féconde la vie, qui la promeut, et veut en faire le programme que chaque vie humaine, chaque personne humaine, doit pouvoir tenir durant son existence. Lorsque j'ai été ordonné prêtre en 1981; j'avais choisi la dévise que j'ai reprise à mon ordination épiscopale, la parole du Christ qui dit: “Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance” (Jn 10,10). Je l'ai adoptée comme la dévise de ma vie parce que dans le concept de la vie je mets beaucoup de choses... En tant qu'Africain je veux dire que le concept de la vie n'est pas bon d'être tout simplement traduit, puisque nous l'avons dans nos langues africaines. En tout cas vous pouvez le traduire mais ce n'est pas toujours ce que ce concept veut dire. Le concept de la vie dans les cultures africaines a plusieurs visages.

Je veux dire ceci:

•  Pour nous Africains, la vie c'est d'abord l'enfant qui naît. C'est ça la vie. Et derrière l'enfant nous pourrions dire toute personne humaine: c'est ça la vie.

•  Deuxième chose, nous pouvons dire que la vie c'est la famille; toute famille qui vit en harmonie et dans l'entente, elle est la vie.

•  La vie c'est aussi la terre féconde, par le travail de l'homme qui produit de quoi manger. Si les terres ne donnent plus de quoi manger, si les champs que cultivent nos mamans ne donnent plus, alors on peut craindre qu'il n'y ait plus la vie. Donc la fécondité de la terre c'est aussi la vie. La vie c'est aussi l'harmonie que nous avons avec la nature qui nous entoure; quand il y a de bonnes pluies qui ne font pas de dégâts; quand il n'y a pas des orages qui détruisent tout; quand les animaux féroces ne tuent pas les hommes; quand toute cette harmonie naturelle évolue dans la sérénité alors on peut dire que la vie c'est aussi cette nature hospitalière.

•  La vie c'est aussi à la fois l'existence de tout un chacun d'entre nous. Un philosophe africain que j'aimais bien disait que l'art de vivre en Afrique c'est bien naître, bien vivre et bien mourir. Et la vie c'est aussi cette existence pleine de vie, d'action, et d'une bonne mort. Et les Africains définissent encore la vie en pensant à la dimension religieuse, la relation avec les ancêtres. Car nous, les vivants, nous communiquons avec les ancêtres. Il s'établit ainsi une symbiose, une entente harmonieuse, où les uns appuient les autres, tandis que ces derniers à leur tour interpellent les premiers. Il y a donc là une communion avec l'au-delà, et cette communion c'est aussi la vie.

On pourrait encore énumérer les aspects de la vie et c'est comme cela qu'on parle de la vie en Afrique en l'identifiant, en lui donnant un visage concret de tous les jours, par exemple la santé ou l'harmonie.

•  Dans une famille où les enfants sont tout le temps malades, on ne dit plus qu'il y a la vie.
•  Dans un village où tout le monde a peur de tout le monde, on ne dit plus qu'il y a la vie.
•  Dans une contrée où l'on craint les sorciers qui sèment la terreur, on ne dit plus qu'il y a la vie.

La vie c'est cette capacité qu'a l'homme de vivre avec l'autre en paix, et d'être soi-même en paix.

Ainsi donc, en regardant ce grand tableau, nous pouvons comprendre une chose très importante, c'est que chez l'africain la vie appelle la responsabilité. C'est chacun qui est responsable de sa propre vie et de la vie des autres. Vous avez donc réfléchi sur cette question, je le sais en lisant les thèmes que vous avez analysés, et dont vous avez vu les différents aspects. Je vais vous apprendre donc un mot philosophique qui est compliqué, mais que vous devez retenir aujourd'hui. Il faut donc savoir que lorsque nous parlons de la vision de la vie en Afrique, nous disons que l'africain a une vision holistique de la vie. “holistique” veut dire intégrale. La vie n'a pas seulement le côté biologique, elle est toute la totalité de ce qui concerne l'être, pourvu que l'homme baigne dans une harmonie totale avec lui-même, avec les autres, avec la nature et avec Dieu; c'est ça la vision holistique de la vie. Et en allant à la rencontre de l'Évangile avec ce bagage culturel que je viens d'évoquer, vous voyez donc comment nous allons nous retrouver dans la thématique que vous avez développée en partant des cultures africaines et de l'Évangile. Et là, vous comprenez que nous, africains, nous avons compris un mystère; on a senti que la vie était un mystère, un grand mystère qui embrasse toutes les dimensions de l'être humain. Mais nous ne savions pas très bien quel était le contenu de ce mystère. Et ce mystère, c'est l'Évangile qui nous le révèle parce que nous allons découvrir que la vie n'est plus simplement le bébé qui naît, une famille qui s'entend, une nature généreuse, une santé solide... Nous allons découvrir que la vie c'est Dieu en Jésus-Christ. C'est Dieu qui est la vie, c'est le seul qui sait de quoi il s'agit vraiment. Il l'a donnée de plusieurs manières et de plusieurs formes, mais c'est Lui qui est le coeur même et l'essence de la vie. Voilà pourquoi Jésus se définit lui-même en disant: “Je suis la vie” (Jn 14,6). Mais pour moi, africain, en rencontrant le mystère même de la vie qui, dans nos traditions africaines est une des valeurs fondamentales, je découvre qu'en fait Jésus est chez lui chez nous en Afrique parce qu'il incarne ce que nous considérons comme fondamental c'est-à-dire la vie. Jésus l'africain... non seulement parce qu'il a fait un tour en Égypte (Mt 2, 13-23), mais surtout parce qu'il est ce que nous avons toujours voulu être. C'est donc en lui que nous trouvons la plénitude de notre manière d'être, nous-mêmes, fils et filles de Dieu. Et vous avez choisi avec justesse le thème “Avec Jésus, servir la vie” qui est très dense. C'est un thème dans lequel je me sens à l'aise parce que je crois effectivement que je ne peux aujourd'hui intégrer profondément la valeur de la vie qu'avec le Christ. Et l'on pourrait donc ouvrir une autre dimension qui est complémentaire : Avec Jésus servir la vie c'est vrai, avec Jésus “être la vie”. Je considère donc qu'au terme de cette session que vous avez eue, vous comprenez, après la rencontre avec le Christ qui est source de vie, qui est lui-même vie, que vous êtes non seulement devenus la vie, mais aussi que vous devenez en même temps missionnaires de la vie. Permettez-moi donc de donner quelques points d'insistance parce que, vu l'immensité du thème de la vie - c'est Dieu lui-même que nous rencontrons en parlant du terme de la vie - il y aurait des aspects importants sur lesquels je crois que vous vous êtes appesantis. Mais moi en tant que pasteur, j'aimerais aussi relever les points pour lesquels j'aimerais que votre jeunesse s'exprime et s'engage pour être vie aujourd'hui là où vous êtes.

Un jour je suis allé, non loin d'ici visiter un lycée de jeunes, et le proviseur du lycée m'a donné la possibilité de parler aux jeunes. En y allant, j'ai rencontré le médecin de la localité. Alors j'ai demandé ce qu'il pensait des jeunes d'aujourd'hui. Il m'a répondu : « Monseigneur, vous avez une seule chose à dire: dites aux jeunes, filles et garçons, qu'ils ont quelque chose qui les dépasse et qui est en eux, c'est la vie... Et qu'ils prennent conscience de cela. Qu'ils banissent une expression qu'ils utilisent souvent: ‘Moi, je joue la vie...' Car la vie n'est pas un jeu.” “Donc, me dit-il, je suis médecin et le plus grand problème que je rencontre chez les jeunes, ce sont les grossesses prématurées”. Selon cette dame qui était médecin, c'est un problème plus grave que le sida. Elle reçoit des jeunes filles qui sont enceintes avant même qu'elles puissent réaliser ce qu'elles sont elles-mêmes. Pour elle, tel e st le drame de la jeunesse, le jeu de la vie. Puisque la vie est un grand don, c'est effectivement un drame quand ce don est mal géré. Le drame dans ce cas-là ce sont les grossesses prématurées, mal gérées et malvenues. Puisque les jeunes évangélisent les autres jeunes, voilà donc un domaine très délicat mais très important que vous pouvez prendre en charge pour pouvoir accompagner, vous les filles, vos camarades, et vous les garçons, les autres, pour que nous puissions comprendre qu'il y a une puissance qui vient de Dieu, qui est procréatrice et qu'il faut gérer avec beaucoup de délicatesse et avec beaucoup de chasteté.

Le deuxième point très important c'est la paix. La paix c'est la vie et la vie c'est la paix. Certains d'entre vous viennent des pays qui viennent de traverser des difficultés énormes, qui ont connu la guerre, des difficultés énormes et bien des situations difficiles. Certains d'entre vous font partie de familles où la tension et les divisions sont permanentes. Quand vous regardez cela on se dit qu'il n'y a pas de paix, et que la vie est sérieusement menacée. Est-ce que vous pouvez accepter de vous donner la mission d'être d'abord dans vos propres familles, avant d'aller ailleurs, la personne qui attire l'attention sur le fait que la paix est en danger? D'être celui qui avertit les autres en disant: “Attention! Les querelles détruisent la famille. Attention! Dans la division, rien de bon ne se construit...” Il nous faut penser à ce rôle-là. Quand papa et maman se lancent dans les querelles, en tant qu'amis de Jésus-Christ, est-ce que j'accepte de dire à mes parents : “Nous voulons la paix dans la famille et non la division”? Est-ce que nous pouvons accepter de dire à nos frères et soeurs qui ont tendance à bagarrer tout le temps, à se quereller pour un rien ou pour n'importe quelle question, qu'une famille qui veut aller loin doit vivre en paix? Est-ce que nous pouvons accepter ce rôle d'avocats pour la paix? Donc voilà encore comment Jésus se définit, comme Chemin, Vérité et Paix. c'est toujours le Christ qu'on sert en devenant vie, en devenant paix, là où l'on vit.

Et je termine par une autre mission que je vous confie aussi, à savoir celle du travail. La jeunesse d'aujourd'hui a tendance à chercher la vie facile, les facilités, et à négliger le travail. L'une des voies qui mènent les jeunes à la délinquance, à la dépravation et à la prostitution, c'est le refus de travailler et en même temps le désir d'avoir une grande vie. Retenons donc aujourd'hui que la vie c'est le travail et que le travail c'est la vie. Quand déjà sur le plan de l'école j'accepte de travailler et non de tricher, d'aller à l'école et non de me dévoyer, de passer mes examens pour les réussir par l'effort que je mène, je me construis une vraie culture du travail. Nos différents pays, à l'état actuel, souffrent du manque de personnes qui acceptent de travailler pour la nation. Si nous avons de la chance - et vous en avez une, de bénéficier d'un encadrement - moi je vois en vous l'espoir non seulement de l'Eglise mais aussi de nos pays. A condition que vous acceptiez d'être des acteurs, ceux et celles qui travaillent nuit et jour pour construire la paix, la vie, la relation humaine ainsi que l'harmonie dans le pays. Voilà donc, chers amis, une manière de réconcilier Marthe et Marie dont on a parlé dans les évangiles. L'une s'est mise à travailler et à faire un repas pour que Jésus ait de quoi manger, l'autre est allé lui tenir compagnie et s'est mise à son écoute. Je crois que les deux sont un exemplepour nous: l'Église l'a d'ailleurs reconnu, Marthe est une sainte autant que sa soeur Marie. Il faudrait donc que nous réconciliions notre amour pour le Christ qui est santé, paix et travail, capacité de nous donner entièrement pour construire notre pays, notre avenir et notre famille, d'une part, et d'autre part et en même temps l'exigence d'être avec le Christ ce qu'il est lui-même; comme aujourd'hui, il est la vie, nous l'avons dit; il est la paix, nous l'avons dit.

Je vous envoie donc au terme de votre session comme de vrais missionnaires. Le missionnaire ce n'est pas seulement le père et la soeur, non, la mission c'est d'aller de par le monde entier (Mc 16,9-15). Jésus le dit à chacun de vous: vous êtes des missionnaires du Christ parce que vous êtes le Christ lui-même, c'est-à-dire la vie, parce que vous êtes la paix, parce que vous êtes le travail fait et bien fait. Allez donc dans vos différents pays et dans vos différents groupes, au coeur des milieux des jeunes, dans vos familles, être signes de la paix, signes de la vie et signes du travail. Amen.

Ebolowa, dimanche 22 Juillet 2007

 
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Dernière mise à jour: 31.07.2007

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